INSA Lyon

20 jan
20/jan/2026

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Elvire Charre, au cœur du réacteur

Formée à l’INSA Lyon au sein du département génie électrique, Elvire Charre est aujourd’hui directrice de la centrale du Bugey (01), considéré comme le plus ancien site nucléaire français. Un poste stratégique qui récompense près de trente années d’engagement au service du groupe EDF. Ingénieure passionnée par la technique et le domaine énergétique, Elvire Charre conserve aujourd’hui la curiosité et l’énergie de ses débuts de carrière, et entend bien poursuivre son action pour relever le défi de la décarbonation de la France. Portrait. 

Toujours un œil sur la centrale, connectée en permanence avec ses équipes, entre deux réunions, Elvire Charre savoure un léger répit, le temps d’une interview en visio-conférence, replongeant dans ses lointains souvenirs d’étudiante. Sur son écran, une photographie de la promotion Génie électrique de l’INSA Lyon, datée de 1994. « Je suis très heureuse de revoir ces visages. J’ai partagé de très bons moments dans cette école. L’INSA, c’est à la fois un enseignement pragmatique, scientifique de très bon niveau, un équilibre avec le tissu associatif et sportif mais c’est aussi un véritable sentiment d’appartenance et de belles valeurs ». 

Trente années ont passé depuis les bancs de l’école. Lorsqu’on lui demande, Elvire Charre répond qu’elle aurait aussi pu devenir médecin, « pour soigner les autres et comprendre comment ça fonctionne ». Elle est aujourd’hui devenue directrice de la plus ancienne centrale nucléaire du pays, en conservant une passion intacte pour la technique et la science plus généralement. « J’ai toujours aimé le bricolage, expérimenter des trucs. Mes parents m’achetaient des boîtes de jeu dans lesquelles on pouvait faire des montages électriques, de la chimie ou de la pyrogravure », décrit-elle avec nostalgie.

À l’aise dans les matières scientifiques et très bonne élève, Elvire Charre se dirige assez naturellement vers l’INSA Lyon puis vers le département Génie électrique. Sa découverte d’EDF débute par un stage de fin d’étude : « Je me souviens, j'avais travaillé sur un sujet qui était hyper intéressant, il fallait projeter le schéma d'alimentation électrique sur la zone de Lyon à l'horizon des vingt années suivantes ». Diplôme d’ingénieur en poche, elle intègre définitivement EDF en 1994 au poste d’ingénieure sûreté à Chinon (Indre et Loire) « C’était très technique et très formateur », prend-elle soin de souligner. 

Une production au service du pays 

Au début des années 2000, l’ingénieure met le cap vers le sud-est et aborde un changement de carrière en intégrant la centrale du Bugey (Ain) avec de nouvelles fonctions moins opérationnelles et techniques : « J’aime les défis et les challenges et tout au long de ma carrière, j’ai vraiment fait confiance à l’entreprise et je me suis aussi fait confiance ». Progressivement, Elvire Charre se voit confier la mission de mettre à jour les cursus de formation des agents qui pilotent les centrales. Dans un contexte où le nucléaire est vu comme un pilier stable et maîtrisé, quelques polémiques locales apparaissent malgré tout. Non loin du Bugey, en Isère, la centrale de Creys-Malville (appelée aussi « Superphénix ») fermée en 1998 sur décision politique, entre dans une longue phase de démantèlement, prolongeant durablement les débats et les controverses autour du nucléaire. 

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En vingt ans, le parc nucléaire français a pris quelques années mais les défis « restent un peu toujours les mêmes », selon Elvire Charre. « L’essentiel c’est une production bien planifiée à l’échelle nationale, des installations fiables, entretenues et durables. Ce qui change aujourd’hui, ce sont les exigences sur la productivité et l’efficacité opérationnelle dans un contexte de décarbonation du mix énergétique dans lequel il faut produire de manière flexible », explique la directrice de la centrale du Bugey. Grâce à leur capacité à ajuster la production en fonction de celle des énergies renouvelables plus intermittentes, les centrales nucléaires jouent aujourd’hui un rôle clé pour accompagner la transition énergétique et réduire les émissions de carbone du pays. « Je suis très fière de mon métier et des équipes car nous contribuons à cette souveraineté énergétique de la France et à un avenir bas carbone pour nos enfants ». En 2015, après avoir occupé le poste de Sous directrice à l’exploitation de la centrale du Bugey, Elvire Charre poursuit sa carrière vers d’autres horizons tout aussi challengeant. Une séquence importante de son parcours professionnel. 

Clap de fin pour Fessenheim 

« Cela a marqué ma carrière, c’est une aventure douloureuse », témoigne Elvire Charre, en se remémorant cette époque. Longtemps érigée comme un site phare du parc nucléaire de l’Hexagone, la centrale de Fessenheim, première centrale nucléaire française de type réacteur à eau pressurisée (mise en route en 1978) occupe le paysage médiatique et politique dès les années 2000. Progressivement, la doyenne des centrales devient un cas symbolique : ancienne, vétuste, située en zone sismique et proche des frontières, les critiques sont nombreuses. En 2012, François Hollande en fait une promesse de campagne : « la centrale de Fessenheim, qui est la plus ancienne de notre parc, sera fermée à la fin de l'année 2016 ». En 2017, un décret scelle définitivement le sort du site. Alors qu’elle occupe le poste de directrice adjointe de la centrale jusqu’en 2020, puis de directrice jusqu’en 2023, Elvire Charre doit composer avec ce contexte difficile. « C’était un épisode absurde. J’accepte que nos usines puissent être perçues comme complexes et à risque et il y a un défi permanent de transparence et de pédagogie mais je n’accepte pas le mensonge et les dogmes », martèle l’ingénieure. L’arrêt comme horizon, chacune et chacun se mobilise malgré tout pour accompagner la fin d’exploitation. « J’étais en salle des commandes lors des arrêts. Ces moments étaient extrêmement chargés d’émotions », se souvient Elvire Charre qui tient à tirer son chapeau à toutes les équipes. 

Un quotidien à cent à l’heure 

Loin de Fessenheim et de son démantèlement qui devrait s’étaler jusqu’en 2041, Elvire Charre, alsacienne de naissance, est depuis revenue à sa région de cœur, non loin de l’INSA Lyon. Directrice du site du Bugey depuis le printemps 2023, elle œuvre aux côtés des 2000 agents et partenaires et mène aujourd’hui un quotidien à cent à l’heure pour assurer le fonctionnement de la centrale qui couvre un tiers des besoins en électricité de la région. « Je fais des choses extrêmement variées mais je suis surtout sur le terrain, en particulier en salle des commandes avec les équipes opérationnelles. C’est essentiel, j'ai besoin d'avoir des sensations, de vérifier que ce qu'on se dit est réalisé sur le terrain. J’aime cette ambiance industrielle et humaine », détaille Elvire Charre. Entre autres missions, notamment de représentation du site, la directrice a à cœur d’emmener cette centrale « le plus loin possible ». Ses quatre réacteurs n’ont pas été concernés par l’épisode dit de « corrosion sous contrainte » qui a affecté le parc nucléaire français provoquant l’arrêt de 20 des 56 réacteurs de l’Hexagone à l’hiver 2022/2023. Et, depuis 2024, la centrale a aussi validé la très importante visite décennale. Avec 5000 visiteurs en 2025, le site du Bugey fait ainsi figure d’usine vitrine. « C’est un beau site, il est très important de faire de la sensibilisation, que les équipes puissent raconter l’histoire du nucléaire et incarner leur métier », atteste Elvire Charre. 

Les quatre réacteurs de la centrale du Bugey produisant 900 MW chacun. Crédit photo : EDF

D’ores et déjà, un autre défi de taille occupe le quotidien d’Elvire Charre. EDF travaille à son projet de construction de deux réacteurs EPR2 à côté de la centrale du Bugey à l’horizon 2040. Entre héritage industriel et projection vers l’avenir, Elvire Charre poursuit son engagement avec la même curiosité qu’à ses débuts, portée par la conviction que la transition énergétique se construira collectivement, avec des femmes et des hommes de terrain et très probablement avec certains étudiants de l’INSA Lyon. « Le domaine de l’électrique est en pleine effervescence, il y a des choses extrêmement variées à réaliser tant pour les femmes que pour les hommes. Je conseille en tout cas à tous les étudiants d’aborder leurs premières expériences avec envie et passion », conclut la directrice du Bugey.