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24 fév
24/fév/2022

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« Le réseau bitcoin considère que chaque pair a le même pouvoir de décision »

Monnaie « électronique », « numérique », « virtuelle » : autant de termes qui permettent de décrire ce qu’est une cryptomonnaie, sans pièces ni billets. Le bitcoin, qui figure parmi les cryptodevises les plus utilisées, ne dépend d’aucune institution bancaire, mais repose sur la blockchain, une technologie capable d’assurer un historique infalsifiable des transactions effectuées sur le réseau. Comment est-elle créée et comment s'utilise-t-elle ? Créé en 2009, le bitcoin semble avoir conquis de nombreux adeptes, malgré la difficulté technique qu’il revêt. Omar Hasan, maître de conférence à l’INSA Lyon, chercheur en informatique au laboratoire LiRiS1, a fait de la blockchain et de la cryptomonnaie, ses sujets de prédilection. Il en explique le fonctionnement.

Quelles sont les différences entre la cryptomonnaie et la monnaie classique ? Quelles sont les particularités du bitcoin ?
La monnaie classique, que l’on appelle « la monnaie fiat », est créée et réglementée par une entité comme une banque centrale. On dit qu’elle est centralisée. Le bitcoin est une monnaie « décentralisée », c’est-à-dire qu’elle n’appartient pas à une seule entité. Ici, pas de banque centrale, qui fait habituellement office de tiers de confiance, mais une technologie : la blockchain. En créant une chaîne publique infalsifiable, la blockchain permet de vérifier toutes les transactions entre une personne A et une personne B. Le réseau bitcoin permet à tout le monde de participer à la création et à la vérification des transactions. 

Comment obtient-on cette monnaie virtuelle ?
La façon la plus simple d’obtenir des bitcoins est de l’échanger avec de la monnaie scripturale, comme si vous échangiez ou achetiez quelque chose sur internet. L’autre façon, celle qui fait beaucoup parler d’elle, est de « miner » le bitcoin, c’est-à-dire de le créer. Pour tenter de récolter l’un de ces bitcoins mis en jeu grâce au minage, il faut résoudre une sorte de « puzzle mathématique ». Basé sur une équation complexe, une « fonction de hash », le puzzle consiste à trouver le texte initial à partir d’un texte final. L’unique option pour trouver la solution est d’essayer chaque possibilité, une par une. C’est ce qui rend le puzzle difficile. Celui qui trouve la solution en premier, soumet son développement au réseau et gagne des bitcoins.
 
Qui est l’arbitre dans cette activité de minage et décide du vainqueur ?
C’est justement ici que réside la particularité du bitcoin. C’est un fonctionnement qui repose sur le consensus. Il n’y a pas d’arbitre à proprement parler, mais des milliers de pairs sur le réseau qui valident la réponse. La personne qui trouve la solution au puzzle la partage avec tout le réseau pour que celle-ci soit vérifiée par les autres membres. En pratique, vérifier la justesse de la réponse au puzzle est plus facile que sa résolution, donc tout le monde peut vérifier le résultat rapidement et le consensus par la majorité l’emporte. Le réseau bitcoin considère que chaque pair a le même pouvoir de décision. 

Donc c’est un système qui se veut, dans le principe, plutôt démocratique ?
Complètement pour l’aspect de vérification des transactions. Pour le minage, le système est en théorie démocratique, mais pas vraiment égalitaire puisque vos chances de miner un bitcoin sont directement liées à la puissance de calcul de votre ordinateur, de votre smartphone ou si vous en avez les moyens, de votre data center ! Souvent, il existe des « pools », des équipes qui mettent en commun leurs forces pour résoudre le puzzle. Mais sur le principe, sur le réseau bitcoin, tout le monde a les mêmes droits.

Vous étudiez le bitcoin depuis plusieurs années et vous avez été témoin de sa conquête du monde. Pensez-vous que le bitcoin dépassera la sphère des « spécialistes » pour s’étendre aux néophytes ?
On constate que les outils proposés pour manier le bitcoin sont de plus en plus faciles d’accès. Vous pouvez même commencer dès aujourd’hui, depuis votre smartphone… Pour le minage, c’est une activité technique qui nécessite de comprendre le protocole, c’est clair. Le bitcoin va certainement subir le même sort que toutes les technologies : au début, tout est complexe et réservé aux experts mais avec le temps, la technologie se démocratise.  D’un point de vue informatique, qui est celui qui m'intéresse, c’est très intéressant. Grâce à la blockchain, c’est la première fois que l’on arrive à trouver le consensus probabiliste dans un système décentralisé à cette échelle très large. Je ne sais pas ce qu'il adviendra du bitcoin, mais ce qui est certain, c’est qu’il remet en question nos perceptions et des échanges.

[1] Laboratoire d'Informatique en Image et Systèmes d'information (CNRS/INSA Lyon/Lyon 1/Lyon 2/ECL)