VIE DE CAMPUS

09 juin
09/juin/2020

VIE DE CAMPUS

Chroniques culturelles : dans les coulisses de la création

Artistes invitées par le service culturel dans le cadre d'une résidence de création cette saison, Élodie Lefèbvre et Silène Audibert ont accepté de se livrer au jeu de l’interview, de parler de leurs influences, leurs engagements et du processus de travail accompagnant la création d'œuvres.

Présentes auprès des étudiants, doctorants et personnels dès la rentrée de septembre, elles ont animé tout au long de l’année des ateliers (gravure, école d’été, workshop, collaboration insolite en art, sciences et ingénierie…). Associées à Marie-Pierre Escudié, enseignante-chercheuse au Centre des Humanités et à l’Institut Gaston Berger, elles ont présenté en octobre dernier l’acte 1 « La Llova », composé de créations sur le thème Femme/nature.
Deux autres temps d’expositions prévus au printemps 2020 n’ont pu aboutir dans leur forme originelle. Ainsi, l’acte 2 et l’acte 3 ont été réinventés, sous une forme différente :

Aujourd’hui, nous vous proposons un format plus personnel et plus intime pour entrer autrement dans les coulisses de la création.


Silène Audibert , Demeure, papier, crayons de couleur, format (100x70cm)​

 

Dialogue d’artistes
Rencontre autour d’un conte

Elodie Lefèbvre (E.L) : Silène, en mai 2019 je t’avais sollicité pour que nous travaillions ensemble. 
Les sujets que nous abordons dans nos créations sont souvent voisins : l’humain, le végétal, l’animalité, ainsi que certains matériaux que nous avons en commun : le bois ou le dessin. Malgré cette proximité, nos pièces sont très différentes. J’avais envie de comprendre comment tu travaillais, et j’étais curieuse de voir ce qui pourrait naître d’une rencontre à travers nos pratiques.

Silène Audibert (S.A) : En retour à ta sollicitation, je t’ai proposé de travailler à partir du conte La Loba, extrait du livre « Femmes qui courent avec les loups » de Clarissa Pinkola Estés
Une vieille femme ramasse des os dans le désert, elle rassemble plus particulièrement un squelette de loup. Une fois qu’il est complet, cette dernière choisit un chant et commence une incantation.
Le squelette se redresse, se cabre puis prend la fuite. Dans sa course sous un rayon de lune, il se transforme en femme.
Ce conte est une histoire de transmission, de magie, de métamorphose mais encore une histoire qui nous interroge sur les liens à la nature, à notre histoire, à ce qui nous relie au monde. L’auteure psychanalyste et conteuse, montre que les femmes portent en elles une force naturelle, des dons et un savoir immémoriel. Elle invite à retrouver la “Femme sauvage”. Aujourd’hui nombreux sont les cris de révolte sur l’injustice, le déséquilibre écologique, les violences médicales, les actes de domination patriarcale dans nos sociétés. En interrogeant les liens Femme/nature nous nous approchons de nombreuses questions psychologiques sociales, politiques, écologiques mais aussi mystiques.

E.L : Effectivement, ce conte a constitué la base commune de notre travail de résidence, où chacune de nous a trouvé un écho à ses propres questionnements. 


Élodie Lefèbvre


Arpenter le désert

S.A : Je voudrais savoir où tu te situes dans ce conte ? 

E.L : J’imaginais faire mon entrée dans le conte à partir du lien Humain / Nature, ayant réalisé plusieurs travaux autour de ce thème. Mais la teneur du conte et les lectures associées amenées par Marie-Pierre et toi, avec des auteures comme Mona Chollet et Sylvia Federici, m’ont fait changer de focale. Depuis le début de la résidence j’ai l’impression d’être cette vieille femme qui cherche « les os » sous les pierres. Je parcours le désert de la Loba, devenu pour moi le lieu métaphorique de « l’espace social » à la recherche des fondements de la figure de la Femme. Certaines formes y sont visibles et d’autres sont gardées sous terre. Poussée par un mouvement archaïque, je me suis saisie de l’argile pour faire émerger ce qui feraient état de sa présence, des formes que j’ai liées au volcanisme, avec des grès chamotés, c’est à dire avec des résistances, des rugosités. 

S.A : Pourtant le modelage n’est pas une pratique courante dans ton travail. 

E.L : Je modelais plus jeune. Une pratique que j’avais complètement quitté durant toutes ces années lui préférant la vidéo et l’installation. Cela fait retour maintenant, alors que ce conte nous amène à la Femme, à l’élan vital, mais également dans un espace stratifié, sédimenté. Et toi, si je te renvois la question ?

S.A : Je me vois un peu dans tous les corps. Je me vois traverser, vivre chacun de ces événements. Je me sens la jeune, la vieille, celle qui naît, celle qui est en transition. Je me vois surgir dans la femme, dans la bête en métamorphose, mais aussi dans la vieille qui fait ce geste mystique. Cette dernière a une action forte, elle inscrit le temps, la magie, le geste de rassembler, récolter, redonner vie à ce qui passe et a fait trace. Tout personnellement, j’ai vécu une métamorphose puissante dans mon corps au court de cette année, au moment où nous avons entamé la résidence et ce projet de recherche sur les liens Femme/nature. J’ai énormément été métamorphosé enceinte. Dans ce conte et dans le creux de mes sensations je peux me projeter dans tous les corps de ce temps.