VIE DE CAMPUS

28 mai
28/mai/2020

VIE DE CAMPUS

Chroniques culturelles : des confinements ordinaires ?

À l’heure du déconfinement progressif, la question des conditions d’exercice du travail est plus que jamais au cœur de nos préoccupations. Cette réflexion est ici partagée avec Thomas Le Guennic, professeur agrégé de sciences économiques et sociales au Centre des Humanités de l'INSA Lyon et avec François-Régis Lacroix, ancien magistrat invité à l’INSA en janvier dernier.

Comme un miroir brandi à nous-même, le confinement aura été une période propice à l’introspection, au questionnement sur nos temps ordinaires. Comment ai-je envie de vivre ? Quel est le futur que je souhaite pour moi, pour la société, pour l’environnement, pour mes enfants ? Suis-je satisfait de mon travail ? Et c’est de travail dont nous allons parler aujourd’hui, à l’heure du déconfinement, au moment où de nombreuses personnes reprennent leur activité professionnelle.

Plus que jamais, l’épidémie de covid-19 a mis en lumière le rapport que nous entretenons individuellement et collectivement au travail. Nos modes de fonctionnement professionnels ont été chamboulés. Certains salariés vivent du chômage partiel. Des secteurs ploient sous le choc (culture, tourisme, restauration…). D’autres travailleurs ne sont pas restés chez eux. Ils ont redoublé d’efforts pour assurer les services essentiels à la population confinée (commerces, soins, transports, entretien, agriculture…). Et d’aucuns se sont aperçus que ces travailleurs étaient souvent peu qualifiés et que leur rémunération était inversement proportionnelle à leur utilité sociale. Ainsi, cette épidémie aura aussi souligné les inégalités professionnelles. Cette liste pourrait être allongée encore, tant le travail occupe une place centrale dans nos vies et nos sociétés.

De tous ces sujets, il en a été largement question à l’INSA, le 21 janvier dernier, lors de l’événement « C’est quoi ce travail ?! ». Cette journée était l’occasion de réfléchir à l’actualité du travail. Romancier, avocat, magistrat, poète : plusieurs grands témoins ont partagé leur expérience et leur expertise du sujet. L’un d’entre eux est François-Régis Lacroix, ancien magistrat, aujourd’hui actif dans le domaine de la défense des Droits de l’Homme. Interrogé sur la question du « travail confiné » il nous propose aujourd’hui un récit personnel, introspectif et poignant. Ce récit parlera à toutes et à tous : élèves, enseignants, chercheurs, personnel administratif, ingénieurs… Car ce texte est d’abord un témoignage sur un métier, sur son quotidien, sur un savoir-faire : celui de rendre la justice et, surtout, sur le goût de bien le faire. Il s’agit donc d’une réflexion éthique : qu’est-ce qui nous fait tenir debout ?

Mais ce récit aborde aussi ce qui peut nous faire tomber. En effet, François-Régis Lacroix évoque les conséquences désastreuses d’un type de management sans âme qui sévit actuellement dans les entreprises et les administrations. Un art de gouverner les hommes qui, au nom de la rentabilité, réduit l’autonomie des travailleurs, remet en cause leur savoir-faire et qui peut aussi les conduire à l’isolement. Un isolement physique, relationnel, mais aussi intime. Un isolement qui, comme un poison, vise le cœur : l’honneur, l’estime de soi.
Aussi, je lis ce témoignage comme une mise en garde. Le confinement n’est pas seulement ce moment inédit, requis par la crise sanitaire. Il y a d’autres confinements, plus ordinaires, plus sournois, qui ne font pas la une des journaux et qui ne s’abolissent pas par décrets. Ce sont ces situations d’isolement, au travail, en famille, ces moments où l’on perd pied et qui, sans que l’on y prenne garde, nous emmurent en nous-même. Mais si François-Régis Lacroix décrit cette mécanique de la claustration, il dessine aussi les voies de sortie, le chemin de la résilience : renouer le dialogue, rentrer en relation avec ses proches et se ressourcer dans les arts et la nature. Puisse le monde d’après s’en souvenir.

Substantiellement confiné, secondairement déconfit : expérience passée d'un juge en fin d'activité.
Texte inédit de François-Régis Lacroix, ancien magistrat, Président de la chambre sociale de la Cour d’appel de Chambéry entre 2011 et 2014, aujourd’hui actif dans le domaine de la défense des Droits de l’Homme.

Récit en deux feuilletons

Partie 1
J'ai eu 60 ans au début de l'été 2011 ; il me restait alors cinq années d'activité professionnelle avant de prendre ma retraite. Depuis mon premier poste, rejoint le 1er février 1978, j'avais beaucoup aimé, sans jamais aucun regret ni aucune réserve, exercer les fonctions de juge qui m'avaient été confiées au sein de juridictions de première instance dans cinq villes différentes successivement : j'ai eu la chance de pouvoir continûment suivre mon inclination naturelle qui me portait à rester simplement l'un des artisans de la justice quotidienne, celle vers laquelle se tournent pour faire arbitrer leurs différends les créanciers et leurs débiteurs, les locataires et propriétaires, les salariés et leurs employeurs, mais aussi les entrepreneurs et donneurs d'ouvrage, les consommateurs et professionnels vendeurs de biens ou prestataires de services, les voisins propriétaires d'immeubles ou de terrains limitrophes ou  copropriétaires dans un même immeuble, et encore les auteurs et victimes de dommages etc.

J'appréciais beaucoup, qui favorisait plus immédiatement une bonne approche de ce type de contentieux, le temps des audiences, par définition le temps d'une écoute en public des demandes et des contestations,  des récits et des arguments exposés par chacune des parties et/ou par leur avocat alternativement et contradictoirement, mais aussi, à l'initiative du juge, le moment des échanges et des questionnements, propices à un affinement de la compréhension de toutes les données du litige ; j'en éprouvais la satisfaction d'un travail en commun, dont chaque acteur prenait sa part en toute humanité, pourvu que la tonalité de mes interventions restât empreinte d'une totale impartialité. J'avais pris goût, au surplus, à la pratique de mesures d'instruction dont je me réservais la mise en œuvre dans les locaux du tribunal ou à l'extérieur : vérifications personnelles sur les lieux d'habitation ou de travail, sur le terrain ou dans un immeuble, avec le concours d'un technicien le cas échéant, ou encore enquêtes combinant l'audition des parties et de témoins, ce qui avait l'immense avantage d'élargir considérablement le champ de vision sur les multiples aspects de ces contentieux au bénéfices des lumières apportées par des recherches diversifiées.

Préparées ainsi, les décisions étaient susceptibles d'être mieux admises par toutes les parties, qui étaient assurées d'avoir bénéficié d'un examen en détail des données du litige et de la prise en considération de leurs arguments, mais qu'il fallait aussi s'appliquer à convaincre du bien-fondé d'une condamnation ou d'un rejet de leurs prétentions par une motivation inspirée tout aussi bien par la préoccupation primordiale de statuer conformément au Droit que par l'intérêt pratique manifesté pour des solutions équitables ; cet exercice, en lui-même périlleux, procure néanmoins une vive stimulation intellectuelle, tant le Droit a le grand avantage d'être flexible, comme l'a souligné très justement le très respecté Professeur Carbonnier.