INTERNATIONAL

20 sep
20/sep/2018

INTERNATIONAL

L’âme en Syrie, les pieds en France

Ikbal Mansour
Le cœur en Syrie

« Ce qui nous a le plus marqués, c’est la tolérance. Quand on arrive en France, on voit de la diversité, et pour moi, c’est ce qui fait la richesse d’un pays. Je pense qu’il faut tout faire pour la garder. »

Mazen SaidVoilà ce que peut dire Ikbal Mansour, quand elle se plonge dans ses souvenirs et revit son arrivée en France, partie pour une durée indéterminée. Le 7 septembre 2013, avec son mari et ses deux dernières filles, elle quitte la Syrie, sous les sirènes et les bombardements. La guerre civile fait rage depuis deux ans dans ce pays soulevé par le printemps arabe, et il aura fallu plusieurs mois à la famille d’Ikbal pour organiser son départ.

« Nous étions les derniers français restés à Alep. Mes deux enfants aînés étaient déjà en France pour leurs études supérieures, et j’attendais une opportunité pour faire les bagages. C’est avec le département Informatique de l’INSA Lyon que notre horizon s’est ouvert » raconte Ikbal.

Maître de Conférences à la Faculté d’Informatique de l’Université d’Alep, Ikbal a dû partir sans se retourner. Directrice du Département Système et Réseau puis vice-doyenne des affaires scientifiques à la faculté d’Informatique d’Alep, elle est une femme engagée et impliquée. C’est dans ce cadre qu’elle découvre l’INSA Lyon. Grâce à la mise en place, par son collègue Mazen Said, d’un Master d’Informatique commun entre l’Université d’Alep et le Département Informatique de l’INSA Lyon.

« J’étais venue à l’INSA en 2010 dans le cadre de ce master. J’avais passé un mois à Lyon grâce à une bourse de l’Agence Universitaire de la Francophonie. A cause de la guerre, la coopération a pris fin, et cela nous a beaucoup touché parce qu’elle était une réussite » souligne Ikbal.

Les liens tissés avec l’INSA Lyon restent pourtant solides. À tel point que lorsqu’il faut songer à partir, Ikbal, qui avait gardé des contacts avec le département Informatique, décide de postuler pour un poste d’A.T.E.R., attaché temporaire d’enseignement et de recherche, proposé sur le campus villeurbannais. Elle sera recrutée.

« Il n’y a pas eu de changement brutal pour ma famille. Nous parlions tous la langue et le système éducatif était le même puisque mes enfants étaient scolarisés au Lycée Français d’Alep. Quant à moi, la France ne m’était pas inconnue. Avec mon mari, nous avions passé dix ans à Nancy, pour poursuivre chacun notre thèse, notre diplôme d’ingénieur en poche. Envisager un avenir ici, c’était tout à fait possible. »

À l’INSA Lyon, Ikbal travaillera d’abord au département Informatique, puis Génie Industriel, et ensuite Premier Cycle – FIMI (Formation Initiale aux Métiers de l’Ingénieur), en tant qu’attaché temporaire d'enseignement et de recherche (A.T.E.R.).
Aujourd’hui, elle est Ingénieure d’Études au département Informatique et fait le lien avec la DSI (Direction des Systèmes d’Information).

« Je m’occupe notamment des plateformes pédagogiques et je participe aux travaux pratiques de quelques cours comme « Bases techniques pour les réseaux » pour les étudiants de troisième année. C’est bien sûr très différent ce que je faisais à Alep mais je suis contente des bonnes relations que j’ai pu nouer avec les enseignants, les personnels et les étudiants » souligne Ikbal.

Contente aussi de l’avenir qui s’offre à ses enfants. Cinq ans après son arrivée en France, jour pour jour, Ikbal a vu son fils passer sa soutenance de fin d’études à l’INSA Lyon, étape ultime avant l’obtention de son diplôme d’ingénieur. Sa fille aînée, diplômée d’école de commerce, travaille à Londres, tandis que l’avant-dernière prépare médecine et la cadette entre en terminale scientifique.
Ikbal, qui rêvait elle-même de poursuivre ses études en France, mesure le chemin parcouru. Avec néanmoins une certaine amertume.

« C’est la huitième année de guerre. On espère toujours rentrer, que tout cesse, pour nos familles, nos proches. Nous sommes en France physiquement, et on y vit très bien, mais notre âme est là-bas… »

Mazen Said
Le regard vers la France

« J’ai résisté jusqu’au 27 août 2013. »

Ikbal MansourA cette date, Mazen part pour la France, en laissant femme et enfants à Alep, assiégée depuis deux ans. Sa famille ne pourra le rejoindre qu’un an et demi plus tard, en laissant tout derrière elle, sans savoir si elle reviendra un jour. La guerre civile déchire le pays, et brise des vies.

Celle de Mazen était bien remplie en Syrie. Bac S en poche, il passera par une classe préparatoire dans un centre de recherche francophone avant de prendre la direction de la France pour poursuivre ses études doctorales. Sa spécialité : modélisation et simulation numérique.

« Dès mon retour de thèse en Syrie, j’avais en tête l’envie d’un projet avec la France » précise Mazen, francophone jusqu’au bout des ongles.

Devenu Professeur à la Faculté de Génie Informatique de l’Université d’Alep, il a dans ses contacts celui d’André Flory, Directeur de recherche au LIRIS (Laboratoire d’informatique en image et système d’informations) et Professeur au Département Informatique de l’INSA Lyon. Et lui confie son sentiment sur la pertinence de la formation de ses étudiants.

« Autour d’un café, je lui explique que nos étudiants syriens ne sont pas assez bien préparés pour poursuivre leur parcours en France, en master 2. Je lui livre mon idée de créer un master 1 qui leur permettrait d’arriver dans de meilleures conditions, en ayant suivi au préalable des cours intensifs de français et une mise à niveau en maths et en informatique dispensée par des enseignants syro-francophones. Ils termineraient par des cours intensifs d’informatique donnés par des Professeurs de l’INSA, que nous ferions venir dans le cadre d’une convention » résume alors Mazen. Les meilleurs d’entre eux pourraient ensuite intégrer un master 2 à INSA Lyon.

Le projet sera officialisé en 2005. Le Master francophone en informatique imaginé par Mazen est créé, monté conjointement par l’Ambassade de France en Syrie, l’INSA Lyon et la Faculté de Génie Informatique de l’Université d’Alep. Il est également soutenu par le Campus numérique francophone de l’AUF (Agence Universitaire de la Francophonie) à Alep.
Mazen en est le coordinateur. En septembre 2005, vint étudiants intègrent ce nouveau master, et six d’entre eux poursuivront par un master 2 au département Informatique de l’INSA Lyon.
Cinq ans plus tard, 32 étudiants issus de ce cursus ont poursuivi par une thèse sur le sol français, d’autres sont rentrés dans la vie active.

« Malgré ce succès, le projet n’a pas été reconduit. Mais j’ai continué à pousser les étudiants à venir en France, parce que nous, les syriens, nous nous adaptons très vite au système français. La France et la Syrie ont des relations historiques fortes et anciennes, et Alep est une ville francophone. Il faut que cette relation demeure » ajoute Mazen.

Malgré la guerre.

Aujourd’hui, Mazen ne sait toujours pas de quoi demain sera fait. A son grand regret, son histoire avec l’INSA Lyon vient de s’achever.

« J’avais rencontré le successeur d’André Flory, Lionel Brunie, dans le cadre de la coopération entre l’Université d’Alep et l’INSA Lyon. Lionel m’avait proposé de travailler avec lui sur un projet européen et j’ai pu bénéficier d’un statut de chercheur invité dans son laboratoire, le LIRIS » indique Mazen.

5 ans, jour pour jour après son arrivée à Lyon, il rend les clés de son bureau sur le campus de l’INSA. Déçu de ce départ, il tient néanmoins à rester optimiste.

« C’est dans ma nature. Je me suis créé un statut d’auto-entrepreneur et je vais commencer par donner des cours dans une école privée. Je suis heureux de vivre en France, c’était mon projet de vie.