FORMATION

14 fév
14/fév/2018

FORMATION

Joëlle Forest à l’INSA Lyon : « Il faut innover en conscience »

Comment former des ingénieurs ingénieux ? C’est la question qui guide Joëlle Forest, enseignante et chercheuse à l’INSA Lyon. Docteur en économie de la production, elle a développé une vision de la conception et de l’innovation qui a notamment séduit l’entreprise Saint-Gobain. Entretien.

Enseignante et chercheuse à l’INSA Lyon, vous œuvrez pour le développement d’une recherche en Sciences Humaines et Sociales dans la formation des ingénieurs. Pourquoi à l’INSA Lyon ?
Mon travail de doctorat a consisté à développer des connaissances sur le processus de conception, épine dorsale du processus d’innovation. Aussi, en 1999, lorsque j’apprends que l’INSA Lyon me recrute, je m’imagine que parce que l’innovation transforme le monde dans lequel nous vivons et que les ingénieurs sont des acteurs clés de l’innovation, je vais facilement pouvoir poursuivre ma recherche en Sciences Humaines et Sociales au sein de l’INSA Lyon. Mais j’ai vite constaté que tout était à faire dans ce domaine.
En 2002, nous organisons une conférence intitulée « Les sciences de la conception : enjeu scientifique du XXI° siècle » et constatons un fort besoin de réflexion en matière de SHS pour l’ingénieur. En 2004, avec mon collègue enseignant-chercheur Michel Faucheux, nous avons pu proposer aux enseignants chercheurs du centre des Humanités de l’INSA de Lyon de nous lancer dans l’aventure de la création d’une équipe de recherche en Sciences Humaines et Sociales autour d’un projet de recherche qui fasse sens dans une école d’ingénieurs. Ce projet approuvé par le conseil scientifique du 17 mars 2005 a donné naissance à STOICA dont le projet visait à questionner la technique, les liens entre technique et société et les formations d’ingénieurs. C’est dans le cadre de cette équipe que nous en sommes venus à nous intéresser à la rationalité créative et plaider pour le développement d’une culture technique de l’ingénieur, questions qui sont au cœur du projet scientifique de la chaire Ingénieurs ingénieux.

Votre projet a été proposé à la Société Saint-Gobain, qui place l’innovation au cœur de sa réflexion. Grâce à vos recherches et votre vision de la conception/innovation, une chaire-action a été lancée pour une durée de 5 ans. Que va-t-elle permettre ?
Grâce à l’Institut Gaston Berger, nous avons pu mettre en place la chaire « Ingénieurs Ingénieux » avec Saint-Gobain, qui a ainsi renouvelé son mécénat auprès de la Fondation INSA Lyon. L’objectif scientifique de cette chaire est de faire de l’innovation et la créativité des objets de connaissance et de pratique.
Saint-Gobain nous ouvre ses portes pour que nous analysions la genèse de deux innovations passées : le procédé TEL (qui permet de fabriquer la laine de verre) et la Plateforme du bâtiment. Ces études de cas vont nous permettre d’affiner nos connaissances sur le processus d’innovation et de valider (ou pas) le déploiement de la rationalité créative dans le cadre desdits cas. Les recherches que nous menons permettent également de nourrir les modules de formation dédiés à l’innovation au sein de notre école. La fonction de la recherche en SHS sur l’innovation en école d’ingénieurs est la même que celle de la recherche en innovation en Sciences Pour l’ingénieur : faire progresser les connaissances et utiliser ces dites connaissances pour concevoir et actualiser des parcours de formation sur l’innovation au sein de l’école.

Comment définiriez-vous la rationalité créative ?
Penser l'innovation à partir de la conception amène à mettre à jour une forme de pensée refoulée par l'histoire, une forme de pensée qui invite à une transgression aventureuse, que nous avons nommée rationalité créative avec Michel Faucheux. Cette pensée est une pensée de la relation qui invite à la traversée des savoirs. Passer de l’injonction à innover à une capacité effective à innover implique de faire de la rationalité créative un enjeu de connaissances et de pratique. Cela conduit à s’émanciper d’une conception des enseignements qui, pour reprendre les termes de Sir Ken Robinson, tuent la créativité au profit d’une « pédagogie de l’aventure ». Et de ce point de vue il me semble que les SHS ont, dans les écoles d’ingénieurs, un rôle privilégié à jouer pour contribuer au développement de la rationalité créative.

Par vos travaux et vos cours, vous souhaitez contribuer au développement d’une culture technique de l’ingénieur. Pourquoi est-ce essentiel pour vous ?
Les étudiants ont finalement très peu de culture technique alors qu’ils ont un énorme bagage scientifique. Nous avons constaté qu’au-delà des fonctionnalités et éléments techniques, ils ne se posent pas d’emblée la question du sens pour l’usager et la société dans laquelle s’inscrit l’innovation. Développer la culture technique de l’ingénieur, c’est leur permettre de comprendre le mode d’existence des innovations. Ils peuvent ainsi éviter de tomber dans des postures soit technophiles ou technophobes, et obtiennent des clés pour innover en conscience, ce qui nous apparait impératif pour répondre aux défis inédits du monde contemporain.

Les enjeux de cette chaire-action pour Saint-Gobain
Saint-Gobain s’intéresse de plus en plus à orienter sa communication vers le client final, prescripteur des produis dont il a envie pour son habitat. « Pour cela, il faut innover de manière différente. Nous nous intéressons à des approches incluant sociologues et designers pour mieux répondre aux besoins des clients finaux. Nous voulons comprendre et enrichir les interactions entre les utilisateurs et nos produits pour créer des solutions qui font sens pour eux » explique Catherine Langlais, Directrice R&D Saint Gobain.
Amener l’ingénieur à penser différemment, c’est donc ce qui intéresse la société Saint-Gobain dans la mise en place de la chaire-action Ingénieurs-Ingénieux. « L’INSA ne forme pas que des techniciens, il essaye d’ouvrir à d’autres disciplines. Grâce aux cours mis en place dans le cadre de la chaire, les élèves-ingénieurs bénéficient d’une ouverture d’enseignement et plus précisément, on leur propose une boîte à outils pour leur permettre de penser d’innover différemment en comprenant l’enjeu exact d’une production, au plus près de l’utilisateur et pas seulement avec une vision d’ingénieur » conclut Catherine Langlais.

 

Quand des élèves-ingénieurs créent une robe de Miss France… Et gagnent !
« Décadrer la pensée des élèves » et les faire sortir de leur domaine de spécialité, c’est le but de la formation à l’innovation dispensée par Joëlle Forest à l’INSA Lyon. Et avec des exercices atypiques comme la création d’une robe, l’objectif a été atteint. Les étudiants ont ainsi participé au concours de robe régionale Miss France 2017, en proposant une création collective représentant la région Rhône-Alpes. Inspirée d’Antoine de Saint-Exupéry, né à Lyon en 1900, leur robe leur a rapporté la deuxième place du concours ! Ce travail en mode projet leur a ainsi appris la rationalité créative et le respect des contraintes, à savoir la présence d‘éléments régionaux rappelant aussi leur formation d’ingénieurs. Une belle réussite qui prouve bien que, comme le dit Joëlle Forest, « la créativité est un état d’esprit. »
Plus d'infos : La robe gagnante du concours