INSA LYON

05 nov
05/nov/2020

INSA LYON

Jacques Fric : les pieds sur terre, la tête dans les étoiles

Pendant qu’une épidémie virale met à rude épreuve nos sociétés, contraignant le monde entier à vivre dans l’acceptation du doute, Jacques Fric observe. À 76 ans, l’ingénieur INSA est cosmologiste. Alors pour lui l’incertitude est une question d’habitude. 
Portrait d’un homme qui avoue avoir eu deux vies : une première, remplie de pragmatisme scientifique et une seconde, faite d’énigmes et de mystères.

Rentrée 1962 : alors que la jeune école révolutionnaire s’apprête à diplômer sa toute première promotion, Jacques Fric foule pour la première fois la terre du campus de l’INSA Lyon. À une époque où robots et calculateurs deviennent à la mode chez les industriels, l’étudiant mise sur l’essor du secteur en rejoignant le département de génie électronique1. Puis, quand vient l’heure de la diplomation quatre années plus tard, il fait ses premiers pas dans les services techniques des sapeurs-pompiers de Paris et débute par seize mois de service militaire. Et il poursuit sa carrière d’ingénieur durant quarante ans, en travaillant à la conception et au développement de logiciels de systèmes de télécommunications. « Ce secteur s’était révélé encore plus dynamique que l’électronique. Je crois qu’en fait, rien n’est jamais définitif. Ce qui compte, c’est la capacité d’adaptation et mon parcours de vie me l’a prouvé », souligne Jacques. 

Le temps est illusion
Jacques FricEntre une carrière professionnelle et une vie de famille bien remplies, une constante persiste en filigrane chez Jacques : sa passion pour les astres. À sa retraite, après quelques années d’activités associatives, il saisit l’opportunité de suivre un master 2 à l’Institut d’astrophysique de Paris. « On peut se demander si on a bien toute sa tête lorsque le repos nous tend enfin les bras, de se replonger dans le tracas des études. Mais il y avait ce point d’intérêt que j’avais mis de côté pendant quarante ans. C’était le moment de réparer cela », explique-t-il. Dans une discipline nécessitant la présence d’ingénieurs pour la construction d’instruments astrophysiques sophistiqués, Jacques Fric trouve sa place et continue d’apprendre. Immergé au milieu d’une classe d’étudiants âgés de 22 ans, il commence sa deuxième vie. Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles.
Puis le master laisse place à la suite logique : la thèse qu’il soutient en 2013. « J’en ai profité pour faire des rencontres avec des scientifiques de très haut niveau, car un doctorant est en général bien reçu un peu partout, même s’il a 65 ans ! », plaisante-t-il. 

Se consacrer aux mystères de l’existence. D’une façon presque incontournable, il étudie l’une des théories d’Albert Einstein : la relativité générale. Ses recherches l’amènent au constat que la principale difficulté à laquelle les concepteurs de la théorie se seraient heurtés est d’ordre conceptuel plus que mathématique. « C’est d’ailleurs ce qui rend la théorie difficile à comprendre et c’est sur ce constat que j’ai préféré l’approche historique et philosophique, tout en laissant le soin aux jeunes esprits de développer les aspects plus formels ».
Depuis la nuit des temps, l’être humain regarde le ciel et s’interroge : comment les galaxies sont-elles nées ? Sommes-nous seuls ? Quel est l’avenir de l’Univers ? Pour Jacques, concernant l’avenir de la planète Terre à une échelle de temps raisonnable, à part quelques météorites de grande taille qui pourraient causer quelques dégâts, il n’y a rien à craindre de l’Univers. « Nous sommes dans un endroit assez calme de notre galaxie, autour d ‘une étoile qui devrait briller paisiblement encore quelques milliards d’années et où le choc avec notre voisine la galaxie d’Andromède devrait se produire dans quelques milliards d’années, le temps de voir venir. Cependant, si l’on entend par le mot ‘avenir’ celui qui est le nôtre, dans cet univers où nous voyageons sur notre temps propre, c’est-à-dire, celui que nous vivons, alors oui, le danger est réel. Et il vient de l’intérieur. La vraie menace pour notre avenir proche est essentiellement entre nos mains, et elle concerne le climat de notre planète Terre. » 
S’il y a bien un sujet sur lequel le vice-président de la commission cosmologie de la société astronomique de France préfère s’attarder, c’est l’émergence de l’existence humaine : comment l’homme est-il arrivé sur cette petite oasis bien fragile qu’est la Terre, au milieu de ce monde terriblement hostile ? « Sans nous, l’Univers serait pareil. Quelle humiliation ! Nous qui aurions tellement voulu être des enfants désirés. Il est vrai que l’étude de l’Univers ne montre pas le moindre signe de l’utilité de l’existence humaine dans sa constitution et sa diversité. Il faut avouer que lorsque l’on passe ses journées à étudier le cosmos, cela incite à une certaine modestie vis-à-vis de nous-même », prévient le cosmologiste.

S’inspirer de l’état d’être de l’Univers. Parmi les théories cosmologiques associées au « Big Bang » pour décrire l’origine de l’Univers, la plus répandue est celle incluant une inflation cosmique : à peine mystérieusement créé, l’Univers aurait connu une expansion accélérée phénoménale il y a plusieurs milliards d’années. Une belle théorie qui pourtant reste sans preuve. « Les propos de James Peebles, prix Nobel 2019 pour sa contribution à la cosmologie, ont conforté les idées que j’avais développées sur le Big Bang. À savoir : le récit que l’on présente aujourd’hui est celui d’un Univers qui aurait une histoire, alors qu’en fait, il est l’histoire. Il n’a ni passé, ni avenir. Simplement, il est. » Un état dont il serait peut-être bon de s’inspirer à l’heure du reconfinement : simplement être. Car comme une théorie sur la création de l’Univers, rien n’est peut-être jamais vraiment définitif.

 

1 Le département de génie électronique est l'ancêtre du département informatique né en 1969.