FORMATION

23 mar
23/mar/2022

FORMATION

« Le doute n’est pas un obstacle à la démarche scientifique mais l’une de ses composantes »

Avez-vous lu votre horoscope aujourd’hui ? Si oui, il y a fort à parier qu’il a tapé dans le mille en faisant écho à votre quotidien ou référence à des situations en train d’être vécues. Même si « vous n'y croyez pas », vous avez certainement parcouru le descriptif de l’horoscope jusqu’au bout, en y relevant des éléments qui, « objectivement », correspondent à votre personnalité. Parfois même, il a semblé prédire des choses vraies, qui se produisent effectivement. Votre constatation personnelle suffit-elle à constituer une preuve de la validité scientifique de l’astrologie ? L’astrologie ne partage-t-elle pas son ciel avec l’astronomie, souvent considérée comme la plus ancienne des sciences ? 

Carine GoutalandC’est avec cet exemple que Carine Goutaland, enseignante de lettres et directrice du centre des Humanités, introduit l’un de ses domaines de prédilection : la zététique. « L’art de douter1 » se propose de développer l’esprit critique pour faire la différence entre « ce qui relève de la science et ce qui relève de la croyance ». Une démarche nécessaire pour tous, ingénieurs, chercheurs et citoyens, mais qui nécessite curiosité et humilité devant la faillibilité de la raison humaine.

Plusieurs approches existent pour développer l’esprit critique et refuser la pensée dogmatique. Celle qui vous passionne s’appelle la zététique, que l’on définit souvent comme « un art du doute ». De quoi parle-t-on exactement ? 
Parfois appelée aussi « autodéfense intellectuelle », c’est une démarche qui utilise le doute méthodique comme moyen de développer son esprit critique : lorsqu'on est mis en présence d'un phénomène ou d'une information extraordinaire, on commence par suspendre son jugement puis on les confronte à l'état actuel des connaissances scientifiques, on vérifie la fiabilité des sources, etc. Créée dans sa forme moderne par le biophysicien Henri Broch dans les années 1980, la zététique s’est surtout intéressée au paranormal (télépathie, spiritisme…) qui est un champ d’étude privilégié car il implique souvent une lourde charge affective pour les individus, et est donc particulièrement propice aux biais cognitifs. Aujourd’hui, la zététique est beaucoup associée au questionnement sur l'influence des médias et des réseaux sociaux, notamment sur la question des infox, néanmoins elle est utile dans d'autres domaines (médecines dites "alternatives", parapsychologie…). Mais attention, il ne s’agit pas de douter de tout, ni de douter tout le temps (c'est d'ailleurs le propre des théories du complot), mais de douter avec méthode. Il s’agit de déconstruire les mécanismes de la pensée, d'identifier les biais de perception ou d'interprétation, de déconstruire les discours manipulateurs, de prendre conscience du rôle du hasard…

On comprend l’utilité citoyenne de la démarche, mais quels bénéfices pour les ingénieurs et les scientifiques ? 
La démarche critique doit être mise en œuvre dans la réalisation d’expériences, dans la réflexion sur l’élaboration et l’amélioration de protocoles scientifiques. Par exemple, pour qu’une expérimentation soit valide, le protocole scientifique doit prendre en compte les incertitudes liées à la mesure et à son interprétation pour en tirer des conclusions qui ne soient pas biaisées. En fait, la zététique oblige à ne pas voir uniquement ce que l’on voudrait voir.

C’est donc une démarche qui questionne directement la responsabilité sociale de l’ingénieur et du scientifique ? 
Exactement. Le scientifique ou l’ingénieur sont des humains comme les autres, avec leurs croyances et leurs opinions. Son devoir est de ne pas se laisser guider par celles-ci dans ses travaux scientifiques. La zététique interpelle aussi le rôle de médiateur du scientifique qui doit être capable d’exprimer clairement ce que peut la science et ce qu’elle ne peut pas. La crise du Covid l’a illustré : le discours scientifique n’est pas une opinion parmi d’autres. À l’ère des « fast news », l'idée d'obtenir une réponse rapide à ses questions est séduisante, mais la construction d'un consensus scientifique passe par de nombreuses étapes et exige du temps. Nous avons tous - scientifiques, citoyens, médias -, une responsabilité dans la régulation de l'information : c'est un enjeu d’émancipation et de démocratie, comme l'a très bien montré le sociologue Gérald Bronner
2.

Concrètement, comment s’initie-t-on à la zététique ? Peut-on prendre des cours ? 
« L'esprit critique » correspond à un ensemble d’outils que l'on peut acquérir et développer par l'éducation. C’est quelque chose qui se travaille, avec du temps et de la méthode. Si la formation scientifique, dans le domaine des sciences dites dures ou dans celui des sciences humaines et sociales, permet d'acquérir des connaissances et des savoirs-faire qui aident à se prémunir contre les biais cognitifs, il serait illusoire de penser qu'un haut niveau de connaissances scientifiques est toujours synonyme d'esprit critique3
!
Aiguiser son esprit critique est une formation tout au long de la vie et il n’est jamais inutile d’en parler, de douter pour favoriser une compréhension systémique du monde qui nous entoure.

Il y a plusieurs années, le centre des Humanités proposait un cours optionnel de zététique aux élèves-ingénieurs. Dans notre société de plus en plus « infobèse », ce cours ne mériterait-il pas de renaître ?
Il est vrai que la zététique peut être une boussole pour avancer dans la jungle de la surinformation. Les réseaux sociaux ont décuplé notre tendance à préférer nos biais de confirmation, cette tendance à sélectionner les données qui nous confortent dans nos croyances.
J'ai en effet coordonné avec Stanislas Antczak, enseignant de physique, un cours optionnel de zététique entre 2007 et 2014. On pourrait envisager de réintroduire ce type d'enseignement dans le cadre du chantier d'évolution de la formation, par exemple dans l'offre de cours à la carte de SHS proposée par le centre des humanités. Mais quoi qu'il en soit, on aborde aussi les outils de la zététique dans d'autres enseignements transversaux existants comme les modules « sciences-humanité » et les « parcours pluridisciplinaires d’initiation à l’ingénierie », les P2i4.

La méthode zététique est donc adossée à la méthode scientifique. Peut-on paradoxalement douter de la vérité scientifique ? « Faut-il croire la science », comme interroge Étienne Klein ?
La science n’est pas parfaite ! D’ailleurs, elle n’a jamais eu la prétention de l’être. Il existe des erreurs scientifiques, c'est même le moteur de la connaissance scientifique qui progresse par remises en cause et ajustements successifs. Et la science n'a pas réponse à tout. Celui ou celle qui cherche une vérité scientifique doit prendre le temps de questionner ses croyances, que l’on croit souvent très légitimes tant elles sont ancrées très profondément en nous. Comme le dit Etienne Klein à l'occasion de la parution de son essai « Le Goût du vrai », il faut « aimer la vérité, oui, mais pas déclarer vraies les idées que nous aimons
5 ». C’est une démarche qui demande beaucoup d’humilité et un certain courage, surtout pour accepter la contradiction ou l’absence de vérité. Le doute n’est pas un obstacle à la démarche scientifique mais l’une de ses composantes.

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[1] « L'art du doute ou comment s'affranchir du prêt-à-penser », Henri Broch.
[2] La Démocratie des crédules, 2013.
[3] Gérald Bronner, "Pourquoi l'éducation n'empêche pas les croyances".
[4] Les P2i sont proposés aux étudiants de 2e année et permettent de s'initier aux projets d’ingénierie selon différentes thématiques.
[5] Étienne Klein: "Aimer la vérité, oui, mais pas déclarer vraies les idées que nous aimons".