Laboratoire EVS-ITUS (UMR 5600)
Première thèse en philosophie des sciences à l’INSA de Lyon
Léo Coutellec, jeune chercheur en philosophie des Sciences à l'INSA de Lyon au sein du laboratoire EVS-ITUS (UMR 5600), a conduit un travail d'interdisciplinarité sur la question des poissons génétiquement modifiés. Le projet Dogmatis a été le terrain d'étude de sa thèse en philosophie des sciences, supervisée par Anne-Françoise Schmid (philosophe et épistémologue à l’INSA de Lyon) et soutenue en décembre 2011. Intitulée "Conditions et portée d'une intégrité épistémique et éthique des sciences - Éclairages à partir de la question des poissons génétiquement modifiés", il s'agit de la première thèse en philosophie des sciences à l’INSA de Lyon.
3 questions à Léo Coutellec
Pouvez-vous nous présenter brièvement votre thèse ?
Nous avons essayé de répondre à la question suivante : sous quelles conditions l'intégrité des sciences peut-elle être tout autant épistémique qu'éthique ? Autrement dit, comment les savoirs scientifiques peuvent-ils être à la fois épistémologiquement et éthiquement robustes ? Pour répondre, il nous a fallu repenser les rapports entre sciences et éthiques, notamment en proposant deux séries d'hypothèses (i) sur le concept de science : le pluralisme épistémique, comme fait et posture fondamental de la science – permettant d'identifier et de reconnaître toutes les séries de pluralité composant un savoir ou un objet scientifique (pluralités des disciplines, des styles de raisonnement scientifique, des ingrédients de la démarche scientifique, ou encore pluralité axiologique) ; et (ii) sur le statut de l'éthique : une éthique générique, comme espace de savoirs autonome et non-autoritaire, très différente d'une éthique de la science ; le générique permettant un mode d'intervention de l'éthique dans les sciences selon une logique cumulative et non substitutive. L'éthique devient une dimension à part entière des savoirs, eux-mêmes appréhendés dans leur hétérogénéité. Nous avons construit ces hypothèses à la lumière d'un long travail d'instruction de la question des poissons génétiquement modifiés. In fine, cela a permis de ré-interroger les postulats classiques de l'évaluation des savoirs et les façons de nous représenter les questions de démocratie à propos des sciences.
Que retirez-vous personnellement de ce travail ?
D'abord, deux satisfactions : celle d'avoir conduit une thèse en philosophie des sciences à l'INSA de Lyon, ce qui me semble tout à fait intéressant pour la dynamique de la recherche en « SHS » (Sciences Humaines et Sociales) à l'INSA mais aussi pour la formation, tenant à ce lien étroit entre enseignement et recherche ; puis, une satisfaction sur le processus dans lequel ma thèse s'est inscrit : Dogmatis fut une preuve en acte de la possibilité de mener une recherche interdisciplinaire qui ne se contente pas de faire converger ou de juxtaposer les derniers acquis disciplinaires mais qui relève d'un véritable travail collectif pour déterminer au mieux les zones d'opacité, les incertitudes, les non-savoirs disciplinaires. Il s'agit de construire un savoir collectif d’anticipation permettant d’aller au-delà de la simple juxtaposition de discours d’experts et de l’analyse réductrice coût-bénéfice, deux approches qui clôturent les possibles plutôt que de les multiplier. Ensuite, ce travail de recherche a fait émerger un questionnement sur le temps de la science : comment penser des temps longs pour ne pas se contenter d’une approche locale et à court terme ? Comment se donner le temps de penser, de façon réflexive, le processus en cours et les concepts qui le fondent ? Comment identifier et respecter la “chrono-diversité” de chaque acteur, de chaque discipline, de chaque métier ?
Votre doctorat en poche, quels sont vos projets ?
Deux travaux d'édition m'attendent : la coordination de l'ouvrage qui rendra compte des quatre années de travail collectif du réseau Dogmatis sur la question des poissons génétiquement modifiés puis la transformation de ma thèse en livre. En termes de recherches, je prolonge certaines hypothèses de mon travail de thèse notamment autour du concept de « démocratie épistémique » et de l'évaluation ; dans ce cadre, je suis responsable scientifique pour l'INSA de Lyon d'un projet de recherche (2011-2013) du MEDDTL qui vise à proposer de nouvelles approches pour les processus d'évaluation des objets scientifiques et techniques. Je poursuis également mes collaborations de recherche sur le thème du pluralisme dans les sciences et de l'hétérogénéité non-standard, notamment avec A.-F. Schmid (INSA de Lyon), Muriel Mambrini (INRA), M.-G. Pinsart (Université Libre de Bruxelles), L. Létourneau (Université Laval, Quebec) et F. Laruelle (Université Paris Ouest La Défense). Et par ailleurs, je continue à prendre beaucoup de plaisir à enseigner aux étudiants de l'INSA dans les domaines de l'éthique et de l'épistémologie.
Le projet Dogmatis en bref
Dogmatis (Défi des OGMs Aquatiques, Impacts, Tendances et Stratégies) est un réseau de recherches pour construire une analyse interdisciplinaire sur la question des poissons génétiquement modifiés ayant deux objectifs principaux : élaborer une stratégie pluraliste pour instruire cette question et permettre un enrichissement du débat public. Soutenu par l’Agence Nationale pour la Recherche (2007-2010), il réunit six partenaires : l'INSA de Lyon, l’INRA, AgroParisTech, l'Université de Nice-Sophia Antipolis, l’Université de Toulouse Le Mirail et le CNRS. Dix-huit spécialistes ont rassemblé leurs compétences en génétique, détection d'OGM, droit, économie, sociologie, philosophie et épistémologie. Ils ont organisé une restitution fin 2010, et rédigent actuellement un ouvrage, coordonné par Léo Coutellec, qui sera publié en 2012 aux éditions QUAE. Le projet a été coordonné par Muriel Mambrini, présidente du centre INRA de Jouy-en-josas et généticienne des poissons.

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